Interview du génial street artist Zilda, réalisée par échanges mail (Il travaille à Naples actuellement), en mars 2012 :

(toute reproduction même partielle soumise à autorisation)

 

ZILDA

AUTODIDACTE

L'ARTISTE A L'OUVRAGE

ANONYMAT

RENNES

ZILDA ET AURELIE

REACTIONS

 

 

 

Autodidacte :
Difficile de croire que vous n'avez suivi aucun cursus artistique en voyant vos œuvres. Mythe ou réalité ?
J'ai appris à dessiner seul au fond des salles de classe (phénomène assez répandu chez les cancres.)

La référence aux grands maîtres est omniprésente (je pense en particulier au Jeune Mendiant d'après Murillo, réalisé à Lorient). Comment vous est venu cette idée de les faire resurgir au service de votre regard critique sur la ville d'aujourd'hui ?

Ça c'est fait au fil du temps.. A force d'arpenter les rues ou les usines en friches, on observe qu'un mur n'est pas simplement qu'un mur mais peut aussi rappeler la composition, la texture, l'ambiance d'un tableau.
Au final, je travaille un peu dans ce sens, en envisageant un mur comme l'arrière plan d'une toile dans lequel il ne reste plus qu'à incorporer mes personnages et à fabriquer une histoire.


L'artiste à l'ouvrage :
L'étape de la photographie est-elle planifiée dès la conception de l’œuvre ? En bref, comment travaillez-vous (choix du site, du sujet, matériaux et techniques) ?
En général, j'anticipe l'approche photographique bien avant la conception de la peinture. Je me projette presque toujours dans l'idée d'un cadrage, ça m'aide à mettre en forme mes idées.
L'étape que je trouve la plus stimulante, c'est l'instant où je suis au pied du mur, où tout reste à faire.
J'essaie de réfléchir à un ordre de proportions et à l'emplacement de ma future peinture,
sur quel base de couleurs organiser ma palette, tout ça..

Toutes vos œuvres sont-elles fixées par la photographie ?
Oui, absolument. Mais pas dans le seul but d'immortaliser une œuvre éphémère, tout ça..

aussi et surtout pour des raisons plastiques.. j'aime de plus en plus l'idée qu'une installation ne puisse prendre tout son sens qu'au moment où je le choisis.. en l'activant par une mise en scène ou en y incorporant des effets, des éléments, des objets..

voilà, j’essaie de faire en sorte que mes photos fassent état d'un petit instant unique.

Comment choisissez-vous les villes où vous intervenez ?
Je choisis d'intervenir dans une ville pas simplement en raison de sa jolie carcasse ou de sa texture mais plutôt pour l'ambiance qu'elle dégage. J'aime les villes qui ont une forte personnalité, qui invitent à ressentir et à éprouver. A l'image de Naples.

Vous fixez vos œuvres sur des murs, des équipements publics, etc. Avez-vous déjà eu des ennuis dans l'exercice de votre art ?

Ah ça ! j'ai goûté à une belle brochette d'altercations..à peu près tout ce qui existe, je crois.. police municipale, maritime, ferroviaire.. sans compter les vigiles, les particuliers, les concierges, les curetons... mais bon, ça fait partie du jeu..et ce serait vraiment ridicule de s'en plaindre. Ce serait un peu comme si un pyromane qui se brûle venait à crier « au scandale »...

 
Anonymat :
Tout artiste crée sa mythologie. Que signifie l'anonymat en ce qui vous concerne ?
Je pense à Banksy pour le côté provocateur. Cette référence est-elle pertinente pour vous ?

Ce n'est pas propre à un street artist mais au trois quarts des street artists.

Pour ma part, je ne participe à aucune stratégie d'artistes qui s'enveloppent dans je-ne-sais quel mystère.. ce que je fais dans la rue se fait sans autorisations ; et, éphémère ou pas, c'est pénalement répréhensible. Donc, je préfère éviter de montrer ma tronche et de signer mes installations avec des photocopies de ma carte d'identité.. ça m'évite tout simplement d'avoir des visites pas forcément souhaitées à mon domicile..

Je pense aussi à Ernest Pignon Ernest pour la poésie qui se dégage de votre œuvre. Il a également travaillé à Naples, où vous êtes en ce moment. Vous êtes-vous inspiré de son travail ?
Bien qu’étant ma seule référence en matière d'art de rue, la comparaison s'arrête bien vite..
car la « poésie » dans mon travail (si elle existe) est presque systématiquement contrebalancée par des ingrédients plastiques foireux, une mise en situation ironique ou une blague potache pas forcement  subliminale..
Quant à Naples, je n'ai pas découvert qu'une ville et son histoire, j'ai découvert le berceau du second degré....un théâtre « poético-burlesque », un sorte d'eldorado qui ne cesse de me dérouter...Naples est pour moi le terrain de jeu idéal pour mettre en scène mes déconnades...
.
Votre site internet fait référence à des toiles détruites en 2006. Vous pouvez m'en dire plus ?

Il faut être honnête, c’était clairement de la merde. je ne retient qu'une sensation d'étouffement à m'être exprimé sur toile, une sensation permanente d'insatisfaction, aussi.

Lorsque j'ai découvert l'art de rue, je me suis senti davantage plasticien que peintre, c'était un déclic fort de travailler à l'air libre , de composer avec la lumière, de jouer avec les éléments..

j'ai bazardé mes ignobles croûtes parce qu'elles ne signifiaient rien, parce qu'elles étaient idiotes et sans vie, parce qu'elles prenaient de la place dans mon atelier et parce qu'elles représentaient trop d'années perdues.


Que signifie votre pseudo ?
Pas grand chose..une soirée bien arrosée en Slovaquie...quelqu'un m'a écrit ça dans le dos.

Peut-on au moins vous demander votre âge ? 
Je vais avoir soixante-quatorze ans cette année...

Rennes :
Vous avez eu cette très jolie phrase pour le New York Times : '' “it’s the liveliness, the spirit of the city that brings people here.” (les gens sont attirés ici  par l'animation, l'état d'esprit de la ville). Qu'est-ce qui vous lie à cette ville ?
Il faut remettre cette phrase dans son contexte. Je parlais d'une rue en particulier (réputée pour sa vie festive).
Je ne peux pas dire que quelque chose d'extraordinaire me lie à cette ville. Vivre à Rennes n'est pas désagréable (à condition d'en partir le plus souvent possible).

Zilda et Aurélie :
J'ai été particulièrement touchée par votre travail sur l'Alignement d'Aurélie Nemours. La rencontre de la feuille de papier avec 720 tonnes de granit, d'un imaginaire avec un autre, ça vous prend aux tripes.
Connaissiez-vous l’œuvre d'Aurélie Nemours avant d'intervenir sur l'Alignement ? Comment vous est venue l'idée de créer cette œuvre composite ?
C'est aussi la rencontre d'une œuvre gratuite avec une œuvre qui a coûté 1,6 million d'euros à  la Ville de Rennes...(*)
Cette œuvre de granit est sans doute l'exact opposé de mon travail. On est du côté du colossal, du pérenne,  du patrimoine, du sacré, de l'art sur-officiel et sur-protégé..
Il n'empêche que la découverte de ces alignements a été pour moi une vraie rencontre esthétique..Je m'y suis retrouvé pour la première fois, un jour où il faisait particulièrement beau,
et je dois avouer qu'il est particulièrement inspirant d'observer cet endroit sous le soleil, avec l'ombre portée des colonnes. J'y suis revenu sous un ciel d'orage, et là il  m'évoquait encore autre chose. Inquiétant, labyrinthique, à la limite de l'austère mais traversé de lumière et de nuages, un peu comme une toile de fond mythologique . ça m'a rappelé certains paysages du « Paradis Perdu » de Milton, et j'ai pensé en particulier à cette fameuse scène où Satan et Belzébuth se consultent aux portes de l'enfer.

Quelles ont été les diverses réactions ?
Ça a été plutôt bien accueilli. J'étais accompagné de mes assistantes (Fiona et Lætitia), on avait pas mal de matériel vidéo posé sur trépieds un peu partout devant l'installation. Du coup, on devait avoir l'air assez sérieux parce que les gens qui venaient nous voir avait l'air de penser qu'on officiait avec la bénédiction de la ville.. on a pu travailler en toute tranquillité.

Par contre le lendemain, les habitants ont dû comprendre que c'était pas si officiel que ça.. j'avais dans l'idée de photographier mes personnages dans une nappe de brume et pour produire cet effet j'ai dû utiliser des fumigènes de stade. C'était pas forcément très discret. Ça a rameuté la moitié du quartier et là, les réactions était plus partagées...

 

Mille merci à Zilda pour cet échange passionnant. Je vous conseille d'aller vite sur son site admirer Fragiles Fabulae. 

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Le nouveau projet de Zilda, Fragiles Fabulae, sur son site  : cliquez ici

Fragiles Fabulae, le travail de l'artiste : cliquez ici