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Rencontre insolite à Montmarin

Interview réalisée autour d'un café en février 2020, sur un coin de table de la cuisine, au domaine de Montmarin : 

Thibault de Ferrand, l'enfant du pays

Thibault est un enfant de Pleurtuit et le revendique avec une grande fierté. Fierté d’être breton, fierté d’être paysan breton (ça me fait penser à Glen Mor, pas vous ?)

Né à Dinan-Léhon en 1989, il a grandit à Montmarin auquel il voue un attachement puissant.

Noble, il l’est sans conteste puisque la famille remonte très loin dans le temps mais Thibault n’a appris son nom complet qu’au collège. Celui qui trouvait déjà bien encombrant la particule dans son nom de famille usuel- Thibault de Ferrand – apprend un jour qu’il s’appelle à l’état-civil Thibault Larnaudie de Ferrand Puginier ! Dame ! Voilà un patronyme difficile à porter à l’adolescence !

Aujourd’hui, on l’affuble souvent du nom de châtelain ; il s’y est fait. Les touristes l’appellent comme ça, et ses copains aussi, pour rigoler. L’adolescence est loin, le jeune homme s’est forgé un caractère et assume désormais parfaitement sa singularité (qui va bien au-delà de la particule).

C'est ton destin !

Comme beaucoup d'enfants de Pleurtuit, Thibault part faire ses études à Rennes. Il se rappelle avoir été un bon élève jusqu’au Bac puis la motivation le quitte. En effet, il veut travailler sur le domaine mais ses parents s’y opposent, préférant le voir se diriger vers une carrière plus sécurisante et plus rémunératrice pour lui. C’est parti pour une licence d’économie-gestion, sans enthousiasme puis un master de logistique, qui l’intéresse déjà beaucoup plus. Mais le destin s’en mêle : le papa a des soucis de santé ; on demande à Thibault de venir donner un coup de main. Les études sont abandonnées et Thibault ne repartira plus de son « petit paradis ».


Arbre généalogique, quand tu nous tiens ...

Thibault dit ne pas connaître son arbre généalogique. Pour un féru d’histoire, on peut trouver ça surprenant ! 

''Arbre généalogique'' prend pour lui un sens de pedigree qui sonne de façon désagréable à son oreille… Notons tout de même que les ancêtres ne sont pas moins que les Bazin de Jessey, bien connus en Bretagne.

Sa maman passe dans la cuisine au moment où nous discutons autour d'un café. Vous ne la verrez pas souvent sur le domaine ; elle se fait discrète bien que totalement investie dans le domaine où elle gère la boutique, un exemple parmi d’autres. C’est elle qui a assuré toutes les tontes de l’immense pelouse du jardin à l’anglaise pendant des années, jusqu’à ce qu'un robot de tonte soit affecté à ce travail ingrat (en fait, 4 robots sont nécessaires aujourd'hui pour faire le même travail).  On imagine son rôle essentiel pour soutenir ses « hommes », mari et fils, dans les aléas de la gestion d’un tel domaine.


Les Guneras par 41° à l'été 2019

Montmarin, un jardin remarquable

 

En 1760, la malouinière est construite par Aaron Magon, seigneur du Bosc. Le parc est aménagé ensuite. Un parc à la Française bien sûr, qui descend avec élégance en 4 terrasses successives jusqu'à la Rance. Puis, le domaine change de propriétaire et le parc en subit les conséquences. C'est quasiment une friche que récupèrent les Bazin à la fin du XIXème siècle. Ses terrasses ont été arasées pour y cultiver le blé, à l'exception de la première terrasse où des rangs de patates s'alignent sur les buis. Un hangar et un poulailler géant trônent dans la cour d'honneur.

C'est à la pugnacité des Bazin que l'on doit la renaissance de ce parc. Mais les temps ont changé. En dehors de la terrasse qui va retrouver son lustre d'antan, le reste du terrain est converti en jardin à l'Anglaise (les frères Bulher ne feront pas autre chose au Thabor, à Rennes, en juxtaposant un jardin à l'anglaise à une terrasse traitée à la Française, avec broderies de fleurs, statues, fontaines). Plus tard, en 1923, une rocaille viendra s'ajouter sur le flanc est du parc ; là encore, c'est l'air du temps (pensez à la rocaille sur la promenade au Clair de Lune à Dinard).

C'est cet ancrage dans l'histoire des jardins qui vaut au domaine le label « Jardin Remarquable » aujourd'hui. Le parc est également classé Monument Historique (séparément des bâtiments).

Un jardinier remarquable

 

En 1999, la tempête ravage la propriété. Thibault avait 9 ans ; il voit ses parents réellement effondrés pour la première fois : « C’est surtout la désolation que nous avions sous les yeux qui nous traumatisa, seulement 12 ans après l’autre tempête, celle de 87 qui avait déjà ravagé le parc seulement 6 mois après l’ouverture au public. Le problème du coût financier fut très vite pris en compte mais dans un deuxième temps, celui de la reconstruction ».

Le petit garçon prend conscience à ce moment du poids moral et financier de ce patrimoine. Cette conscience ne le quittera plus et s'aiguisera au fil du temps. Aujourd'hui, ce qui inquiète Thibault, ce ne sont pas les tempêtes, c'est le changement climatique avec des périodes de sécheresses terribles pour les arbres du parc. Avec un art de la formule consommé, Thibault m'explique que, depuis 3 ans, il n'est plus jardinier mais pompier ! Les sécheresses de 2017, 2018 et 2019 ont vu un chêne multicentenaire sécher sur pied au bord de la Rance et les Guneras ont été déclarés morts après une journée à 41° en 2019 qui les a grillés. Ils sont repartis mais pour combien de temps ?

 

Thibault se donnait encore récemment 15 ans pour faire évoluer le jardin mais le compte à rebours a été ramené à 5 ans désormais. Et au fond, il évolue déjà, naturellement. Ne serait-ce qu’à travers les pertes de ces dernières années.

Le jeune homme ne manque pas d'idées pour sauver son domaine. Il est le premier, dans la région, à avoir utilisé des drones pour proposer des lunettes de réalité augmentée l'année dernière. Ce ne sont pas de simples gadgets pour les touristes ! Ces drones servent pour l'observation fine des arbres. Une application de dendrologie a été créée par 2 startupers avec lesquels la famille souhaitent travailler, notamment grâce au projet « arbre et patrimoine » lancé en septembre dernier. Pour Thibault, c'est sûr, les arbres sont une des solutions à nos problèmes de changement climatique.


Et la malouinière ?

Son architecture originale l'apparente à une « folie » tout autant qu'à une malouinière. Construite en 1760 par Aaron Magon, seigneur du Bosc qui passe ainsi sur l'autre rive de la Rance. Après une longue période d'abandon, ce sont les ancêtres de Thibault, les Bazin de Jessey qui prennent possession du domaine. Thibault m'explique sa fascination pour cette maison qui présente donc 2 périodes distinctes : la première occupation au XVIIIème et Ier Empire ; la seconde à partir de la fin du XIXème siècle. Il aime à jouer les archéologues pour trouver et expliquer les transformations successives. Ça le démange de montrer les trésors qu'il a trouvé au public, comme cet extraordinaire parquet 3 bois unique dans la région ou ce passe-plat chauffe-plat XIXème ! Mais chaque chose en son temps. L'ouverture du parc par son père, Thierry de Ferrand, avait été une petite révolution familiale en 1987 ; l'ouverture de la malouinière elle-même nécessitera un gros travail de réflexion et d'aménagement qui se fera tranquillement. Mais Thibault est confiant...


un détail de l'extraordinaire maquette du domaine, à voir dans le pavillons des filins.

Les touristes sont les bienvenus à Montmarin

Thibault ne craint pas ce tourisme de masse qui passe au large de Montmarin, laissant le domaine à un tourisme de niche, celui des passionnés de jardins et d'histoire authentique. Parce qu'ici, c'est l'histoire des malouinières, du commerce maritime, des chantiers navals d'un côté ; et de l'autre, l'histoire des jardins dont le domaine est un merveilleux petit concentré, ce qui lui a valu le classement « Jardin remarquable ».

 

De toute façon, les touristes, Thibault a grandi avec ! A sa naissance, le parc est déjà ouvert au public (son père l'ouvre en effet en 1987, 2 ans avant la naissance du jeune homme). Il aurait pu leur en vouloir, aux touristes, car la présence des enfants était bannie les jours d'ouverture et Thibault n'a que peu profité du parc en saison durant son enfance !

Mais notre médiateur de cœur ne boude pas son plaisir d'accueillir le public et de lui raconter l'histoire prestigieuse du domaine, de le guider dans les allées de son petit paradis.

L'ouverture au public est essentiel pour la survie du domaine aujourd'hui, autant que l'organisation de mariages. Thibault m'assure cependant que même si le domaine arrivait à une certaine autonomie financière, il ne cesserait pas pour autant d'accueillir le public.

Le passeur de mémoire

Parce que le châtelain se voit d'abord et avant tout comme un passeur. Ce patrimoine, qui lui appartient, est aussi pour lui le patrimoine des habitants de Pleurtuit et plus largement de la côte d'Emeraude. Il aimerait en faire un lieu de ralliement, un espace où des habitudes de rencontre se fixeraient. Partager ses connaissances sur le domaine n'est pas simplement une obligation financière mais une vraie passion qu'il clame haut et fort, se considérant chanceux d'avoir grandi ici et affichant une volonté farouche de poursuivre l'oeuvre de ses parents (il avoue une grande admiration pour eux). Bien plus qu'une question de volonté, d'ailleurs, Thibault se sent responsable de ce patrimoine et considère qu'il a une obligation morale de transmission aux générations futures.


Et au fait, pendant l'occupation allemande ?

Thibault sourit quand on lui pose la question. En effet, la réponse est savoureuse :

Il faut savoir que les de Ferrand Puginier sont liés à la famille Villeroy de Galhau qui vit outre-Rhin (eh oui, la fameuse entreprise Villeroy et Boch, ce sont eux). Une partie de la famille est venue naturellement se réfugier à Pleurtuit en 1940. Quand les allemands sont arrivés pour prendre possession de la malouinière, on a envoyé les cousins qui parlaient allemand ouvrir la porte, ce qui a permit compte tenu du nombre de réfugiés que le site ne soit réquisitionné que pour les cummuns (orangerie, écurie, etc) et pas la malouinière (qui devait, elle, servir de kommandantur), ce qui a limité les dégâts. Enfin, si on met de côté  les bombardements lors de la libération et le moulin à marée qui a servi à l'entraînement au tir des troupes d'occupation en 44 et qui a du être détruit après la guerre. 

Un souvenir de l'Occupation … très utile au jardin …


La pépinière, où vous pouvez acheter des plants, et notamment des agapanthes. 

Quoi de neuf en 2020 ?

Voici un scoop : en 2020, le parc sera encore plus beau qu'en 2019 !

Il faut savoir que père et fils, avec les 2 salariés permanents sans qui rien ne serait possible, se démènent tout au long de l'année pour nous présenter un parc de plus en plus beau, malgré les contraintes liées au changement climatique. Ainsi, la rocaille a subi une petite cure de jeunesse ; des arbres vont être replantés et des cyclamens ajoutés sur les pelouses.

Les agapanthes, qui supportent très bien le réchauffement climatique, vont aussi prendre encore plus de place dans le parc. 

Montmarin, où est-ce ?

Pendant les longs (très longs) travaux sur la D168, trouver le domaine de Montmarin était une gageure. Le nombre de visiteurs a chuté de presque 50 % sur les mois de juillet-aout et les tours opérators ont largement déprogrammé la visite du parc. Aujourd'hui, ça va beaucoup mieux et le domaine est remarquablement signalé. En arrivant du barrage, suivez les flèches, vous ne pouvez pas vous perdre !


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Commentaires: 2
  • #1

    Véronique L (mercredi, 11 mars 2020 12:30)

    Je ne dirais qu'une chose, vivement samedi que je découvre ce lieu qui d'après la description paraît passionnant !!

  • #2

    Laurence G (mercredi, 11 mars 2020 20:24)

    Endroit magnifique et chargé d'histoire. Riche de collections botaniques hautes en couleurs (les fameuses agapanthes l'été....). Tout y est sublime et pour tous les passionnés d'archi, d'histoire, de jardin...Foncez-y accompagnée d'Anne-Isabelle, guide locale super pro jamais avare d'anecdotes.


Balades Armoricaines

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Site mis à jour le 28/10/20